Paris – Dakar – Paris

Eh oui, quand on est sénégalaise comme moi – enfin d’origine sénégalaise, puisque je suis française – enfin française ici et sénégalaise là bas – bref quand on a des racines sénégalaises, comme moi, le « Paris – Dakar » est bien autre chose qu’une course (que je n’ai jamais admirée), c’est un axe autour duquel votre vie s’organise.

Paris, c’est la vie quotidienne, l’école, le travail, la liberté, le froid, le racisme.

Dakar, c’est la chaleur, la famille, les grands-parents, les oncles, les tantes, tous les cousins et cousines, peut-être un jour un mari. C’est les vacances, une autre forme de liberté, et en même temps une énorme contrainte, là-bas il ne faut surtout pas se comporter comme une émigrée, mais comme une jeune sénégalaise bien élevée, respectueuse de ses aînées, de la tradition et de la religion. C’est aussi un endroit où on sait qu’on ne pourrait pas facilement vivre, un pays moins développé, une sorte de faux paradis auquel on rêve un peu, en espérant très fort que cela restera un paradis : un idéal lointain, qui ne devient pas une réalité, pas plus que quelques semaines par an.

Paris – Dakar, c’est la direction de la solidarité, les transferts qu’on fait chaque mois ou chaque trimestre, via Western Union qui nous pompe un argent monstrueux. On ne peut pas faire autrement, Bâ n’a pas de compte bancaire, lui il veut les billets qu’il cache soigneusement chez lui, qu’il porte dans sa sacoche en cuir, et qui lui servent à payer, tout le monde, en petites coupures.

Dakar – Paris, c’est la route de l’émigration, celle qu’on a prise, soi-même, ou que ses parents ont pris, et que tant d’autres membres de la famille prennent, en arrivant chez vous, à la sortie du bus, avec un gros paquet, l’attente de toute l’aide que vous allez leur apporter, et plein d’illusions sur cet Eldorado qu’on imagine, au pays, et qui n’est pas si riche et pas si facile que ça.

Paris – Dakar, c’est le départ en vacances, une fois les cahiers fermés, Papa continue à travailler, mais nous envoie là bas aussi longtemps que possible, avec Maman, dans le bus, et plus tard, avec les promotions, le meilleur travail, le luxe de l’avion.

Dakar – Paris, c’est la fin des vacances, plus on vieillit plus on les apprécie. Toute petite, je pleurais comme une fontaine quand je devais rentrer, retrouver l’école et les copines. A quinze ans, je n’en pouvais plus du village, de l’oeil des anciens, toujours sur moi, en brousse ou à la ville, des chuchotements, et de la cuisine par terre.

A Dakar, je suis la sénégalaise de France, un pays sans moeurs, où on mange mal, où on n’a pas le temps de vivre. A Paris, je suis la black qui bouge si bien et qui a un beau cul (c’est vrai, mais ça me gonfle qu’on me le répète tout le temps) et qui a une énorme famille prête à déferler sur la France (c’est un fantasme)

Et moi, je suis simplement Nafissatou. Née en France, onze mois après que sa mère ait rejoint son père. Six ans après que son père soit arrivé, pas très officiellement, et ait réussi à se faire régulariser rapidement. Je suis française.

J’aime ce pays où mon mari ne pourra pas m’imposer d’autres épouses, où le deuxième bureau doit être discret, où on se marie quand on le veux vraiment.

Mes demi-frères et soeurs me manquent. La deuxième femme de mon père n’a jamais pu avoir ses papiers pour la France. Elle nous accueillait tous à Dakar, la chaleur des femmes m’entourait d’affection, j’étais inondée d’amour. Je suis sénégalaise.

Les rythmes des griots m’emportent, dès que je les entends, je ressens le tremblement du sol sous mes pieds nus, la force de l’histoire qui passe à travers leur chant, la longue chaîne d’ancêtres qui me relie à ma terre. Je suis sénégalaise.

J’ai découvert la magie de l’Opéra. Mozart me fait pleurer. Aïda est une merveille, qui se passe dans une Afrique de carton pâte. Le mystère des basses russes me transporte, leurs vibrations, en un troublant écho, me rapproche des rythmes des tambours. Je suis française.

Je suis Nafissatou. Bienvenue chez moi.

4 thoughts on “Paris – Dakar – Paris
  1. Bonsoir Nafissatou
    bienvenue dans le blogging… j’aime beaucoup ce que tu écris. C’est exactement ce que je ressens, je crois qu’on est toutes pareilles, les beurettes, blackettes et autres « ettes » , entre deux chaises. Tu dis ça bien mieux que moi, continue !

    Big bisous

  2. Ah 🙂 la lecture de tes lignes m’a interpellée… J’y retrouve ces sentiments que je crois nous sommes nombreuses à vivre au quotidien. Moi c’est Bruxelles-Dakar / Dakar-Bruxelles et je « subis » de mon côté quand je suis en Afrique les bonnes blagues ou remarques sur celle qui « aime les frites ». Mais bon, quand j’étais étudiante en France, j’y ai eu le droit aussi, une fois…
    Au plaisir de découvrir tes bonnes trouvailles 😉

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